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Résumé

 

Entre 1914 et 1978, entre l'Afrique et l'Amérique, le destin de la petite Julie et de sa famille.  Rejetée par son père, ivrogne et violent, aimée par sa mère, douce mais docile

et craintive, elle est considérée comme une "bâtarde" et élevée dans le Congo des années 50 comme une fille d'indigènes...  Mais vient enfin le temps de la séparation, du départ vers l'Europe, terne et froide comparée à la luxuriante beauté africaine...  Si Julie pense en avoir fini avec son père, elle ne sait pas que de pires malheurs menacent

de s'abattre dans sa nouvelle maison...

Chronique d’une enfance inachevée
 
 

Jacqueline Corbisier
 
 
 
 
Chronique d’une enfance inachevée
 
 
 
 
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Enregistrement SABAM le 14/07/2005 sous le n°497273700
 
 
 
 
Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2006

 
 
 
Je voudrais remercier Ivan Greindl pour l’aide précieuse qu’il m’a apportée par ses encouragements, ses idées et suggestions et ses corrections du manuscrit ; pour sa patience également, face à mon impatience et par le fait d’y croire, lui aussi.


 
 
 
Préambule
 
 
 
Pour démêler l’écheveau des souvenirs, il faut en défaire les nœuds. Faisons d’abord la connaissance des personnages : les destins entrecroisés de ceux-ci tissent la trame d’une vie hors des sentiers battus ; les années défilent et l’héroïne fixe au canevas ainsi ébauché, les événements et anecdotes gravés dans sa mémoire.


 
 
 
1914
 
 
 
Comptable et heureux de vivre, Jules, se retrouva mobilisé comme caporal mais fut bientôt capturé par les Allemands. Lors d’un interrogatoire, le sourire aux lèvres, il répondit aux questions en imitant la voix de son interlocuteur, faire rire un officier allemand ne l’empêcha pas d’être envoyé dans un camp de prisonniers. Là, ses dons d’imitateur le firent bientôt surnommer « Chules, le gopieur » par ses geôliers. Le colonel responsable du camp lui demanda de mettre sur pied une animation avec d’autres prisonniers, des ‘huiles’ en avaient prévu l’inspection. Le colonel voulait leur faire bonne impression en terminant la journée en beauté. Jules allait ainsi profiter d’une plus grande liberté de mouvement. Le grand jour arriva le spectacle battait son plein. Profitant de l’inattention des gardiens et d’un uniforme récupéré pièce par pièce à la lingerie, il s’évada. Vite repris, il fut affecté au creusement de tranchées. Avoir été rattrapé ne le découragea pas. Avec humour, il dit à ses compagnons de chambrée — « Ach, ga cela ne dienne, che trouferai autre chôôss ! » Meneur d’hommes, rebelle dans l’âme, il en vint un soir à persuader les autres prisonniers de jeter pelles et brouettes dans la tranchée afin de saboter la mise en place des soldats ennemis pour la nuit.

Ce sabotage entraîna un désordre considérable, Jules profita de la cohue générale pour s’évader une seconde fois ! A nouveau repris, il ne s’en tira plus cette fois avec une pirouette, il fut affreusement torturé et conduit à l’hôpital entre la vie et la mort. A son réveil, une vision angélique, un regard attendri était posé sur lui, celui d’une jeune femme grande, belle, aux yeux bleu et aux cheveux blonds relevés en chignon. Dans une demi-conscience, Jules lui demanda son nom. — « Flore », lui dit-elle. Il referma les yeux et s’endormit le sourire aux lèvres. Malgré le visage tuméfié du blessé, ce sourire éveilla en elle une sourde émotion ; elle ne se doutait pas qu’il allait changer sa vie. Jules aimait les femmes ; en voir une à son chevet, belle de surcroit lui redonna le goût de vivre. Flore était une jeune fille très sage, issue d’une famille aisée, propriétaire d’une usine de traitement de lin au coeur des Flandres. Le spectacle de tous ces blessés gisant sur leurs brancards l’avait poussée à se proposer comme aide-soignante à l’hôpital le plus proche. Durant les six mois où Jules fut hospitalisé, elle lui prodigua ses soins attentifs, consacrant bien vite plus de temps au fier caporal qu’aux autres blessés. Pitreries, imitations, blagues, tout lui était bon pour attirer l’attention de sa belle. Infirmières et médecins sortaient souvent hilares de la salle commune. Jules ne put cacher longtemps à Flore son attirance. Leur amitié ne tarda pas à se muer en amour. Par timidité ou peur de paraître romanesque, c’est en imitant la voix du médecin-chef que Jules lui déclara sa flamme, la trouvant « la plus belle des fleurs qui ornent un jardin ».

Quand il fut rétabli, l’Occupant ne manqua pas de lui remettre la main au collet et de le renvoyer à ses tranchées ! Jules fit à Flore le serment de la revoir « très vite ». Aussi, peu de temps après, poussé par son amour et son irrésistible désir de liberté, il s’évada à nouveau. Cette troisième tentative fut la bonne, les envahisseurs ne découvrirent jamais sa cachette dans l’église de Wervik. Bravant le danger, les amoureux se retrouvaient dans le clocher et, tendrement enlacés, rêvaient de paix et d’avenir. Jules parvint à faire oublier à Flore qu’elle était sage… Après la guerre, il reprit des études d’expert-comptable. Il épousa Flore le 3 mai 1920. De ce mariage d’amour, naquirent trois enfants : Renée, Raymond et la petite dernière, Micky.


 
 
1935
 
 
 
Armand, de son côté, était Ingénieur des Ponts & Chaussées. Il avait deux enfants, Vony et Henry. Après avoir épousé Margot en deuxièmes noces, il décida de se consacrer à un projet passionnant et grandiose, une route reliant le Maroc au Congo Belge. Le financement de l’entreprise était assuré par les gouvernements des pays concernés. Après de longs préparatifs, ils partirent pour l’Afrique, emmenant avec eux le matériel et les hommes nécessaires à la réalisation de ce chantier titanesque.

 
 
 
1943
 
 
 
Frontière Franco-Belge. Les sirènes d’alerte hurlent ; le personnel de l’usine de traitement de lin descend aux abris. Soudain, le silence… Pendant un long moment, aucun bruit ne filtre. L’attente fait place à l’angoisse. Mais bientôt, des sifflements menaçants se font entendre, suivis de terribles explosions. La guerre, la mort, ont choisi leurs proies. Quand tous sortent des abris, l’usine de traitement de lin brûle, incendiée par les bombes. Aux alentours, les rescapés fouillent les décombres des maisons éventrées. Une foule d’innocents se retrouve sans toit, sans travail. Certains ont perdu un être cher ; le temps d’une mortelle déflagration, leur vie a basculé. En une seconde, la famille qu’ils aimaient, l’avenir dont ils rêvaient, pour nombre d’entre eux, il n’en restait plus rien ; c’est le néant. Si la famille de Micky n’a pas échappé à ces tragiques évènements, par chance aucun de ses membres n’a perdu la vie. Cependant la maison familiale est endommagée, l’usine détruite, la famille ruinée. Jules se lança alors dans le marché noir. Malgré les risques encourus, il ne se débrouilla pas trop mal. Le fruit de ce petit commerce lui permit de procéder aux réparations urgentes de la maison. Peu après, il cacha certains fuyards dans une cave de la maison. 
De l’autre côté de la Méditerranée, loin des bombes, des explosions, des soldats ennemis, des arrestations arbitraires, de la folie anti-sémite, les chantiers d’Armand progressaient bon train. Sous un soleil de plomb, son équipe traçait la nouvelle route reliant le Maroc au Congo.
 
Passent les semaines, les mois, les années…

 
 
 
1946
 
 
 
L’équipe d’Armand était enfin parvenue au Congo. La ténacité de son chef avait vaincu les obstacles ; les travaux avaient progressé selon les plans. Armand avait été contraint d’abattre de très nombreux arbres, il s’efforçait d’éviter dans la mesure du possible, la construction de ponts, se doutant que l’entretien futur du réseau routier serait illusoire. Le travail était pénible, les journées longues. La main d’œuvre locale, difficile à trouver, se montrait peu disposée à travailler dur « Pourquoi changer la piste en route ? » Les tribus rencontrées trouvaient en effet l’entreprise inutile « Les animaux iront plus loin, les chasser sera plus difficile. De toute manière, la piste menait leurs pas là où ils devaient aller… » — « Pourquoi, » demandait l’un des Chefs, « les Blancs ont-ils toujours envie de travailler autant ? Nous avons de l’eau, ici, pour manger, il nous suffit de tendre le bras vers les fruits, le maïs et la canne à sucre poussent bien, les chèvres nous donnent du lait ; nous élevons des poulets et nous chassons le gibier pour sa viande. Nos femmes préparent le manioc, vont aux champs et nous donnent des enfants… La vie est douce chez nous ! Si nous sommes malades, le sorcier va en brousse pour y chercher des herbes. Pourquoi vouloir toujours aller plus loin ? »
 
Mais Armand persévérait inlassablement dans sa mission. Son rêve, il y travaillait tous les jours. En outre, il
achetait à d’excellentes conditions de grandes étendues de terre au Kivu et ailleurs, dans le but d’y créer plus tard des plantations de café et de maïs. Il réinvestissait toutes ses économies dans ce pays magnifique où tout était à faire, à créer. Cet homme entreprenant, actif, aimait le climat, la nonchalance des habitants, la joie de vivre qu’il décelait dans leur regard, ils l’exprimaient si bien dans leur musique, leurs danses et leurs chants. Il s’amusait aussi de leur naïveté, à la vue d’avions se posant sur un chantier, les indigènes le baptisèrent « oiseaux de fer ». Le ‘virus’ de l’Afrique avait atteint Armand au cœur pour toujours. Aux abords de Léopoldville, à Binza, il construisit une grande maison. Il y faisait bon vivre, aux côtés de Margot. Pour Armand, c’était décidé, il y finirait sa vie.
 
Au pays, la guerre était enfin terminée ; l’Europe pansait ses plaies, se reconstruisait lentement grâce au plan Marshall. L’usine de la famille de Flore n’avait pu être reconstruite faute de crédits. Dans une des pièces de la maison partiellement restaurée, Jules avait ouvert un cabinet d’expert-comptable. Dans le reste du rez-de-chaussée, transformé en magasin, Flore avait installé une mercerie. Vestige isolé du passé, le piano demi-queue monté sur roulettes trônait encore dans le magasin ; ni Jules, ni sa femme ne pouvaient se résoudre à le déménager, trop de souvenirs y étaient attachés. Souvent, Jules passait devant en riant tout seul — « Ach… che les ai bien eus ! ».
En déplaçant quelque peu le lourd instrument, on libérait en effet le tapis qui masquait une trappe accédant à la cave par un escalier. Durant la guerre, soldats alliés, civils juifs et autres fugitifs y avaient trouvé abri et ne furent jamais découverts par les Allemands.
 
Les efforts conjugués de Jules et Flore leur assuraient une certaine aisance ; ils subvenaient aux besoins de leur petite famille, donnant même quelques fêtes, comme il était de bon ton de le faire après la guerre, respect des traditions, du « sang bleu », goût du panache… Flore en effet, était assez fière de descendre de la lignée des Bourbon. Ses origines remontaient à 1383, elle ne manquait pas de le souligner en toute occasion. Parler de ses racines lui réchauffait le cœur ; on excusait de ce fait ses attitudes qui auraient pu sembler hautaines. En réalité, Flore était une dame charmante, pleine de délicatesse et d’amour pour son prochain, la guerre l’avait contrainte à plus d’humilité, l’obligeant à quitter un train de vie aisé pour des conditions plus laborieuses. Leurs trois enfants avaient choisi des voies bien différentes, Raymond s’était tourné vers la profession d’architecte. A la fin de la guerre, Renée, devenue infirmière, épousa un militaire américain. Elle le suivit à Dallas, où ils devinrent les heureux parents d’une petite fille. Micky avait elle aussi suivi des études d’infirmière, à Londres. En dehors de l’internat, des gardes de dernière année en milieu hospitalier et des soirées studieuses, elle trouvait la vie belle, facile. Les fêtes, les amis, les grands projets, un avenir prometteur auprès de Jean, un étudiant brillant, drôle, – un peu petit mais tellement ‘classe’ !
Elle aimait la vie mondaine et animée des grandes villes. Mais qui connaît le destin ? Un avenir tout autre l’attendait…
 
Dans la famille d’Armand, son aînée, Vony, trouva un emploi de secrétaire à l’Ambassade de Belgique en Espagne ; elle y rencontra Juan, l’homme de sa vie ; ils se fixèrent à Madrid. Henry termina des études d’ingénieur, fit son service militaire en Allemagne, – où il rencontra Olga. Cette idylle déplut fortement à Armand. Sur son ordre, Henry abandonna la jeune fille, – sans oser dire à son père qu’elle était enceinte… Il rentra donc en Belgique où l’attrait d’un emploi stable lui fit accepter une fonction à l’état. Mais son goût de l’aventure était le plus fort, il demanda bientôt à être muté en Afrique ; il y rejoignit son père et sa belle-mère. Après un poste d’inspecteur des travaux publics, Henry, devint fonctionnaire de police. Il appréciait ses nouvelles fonctions, partageant son temps entre son travail de commissaire, la surveillance des chantiers de son père, les visites des terres acquise par celui-ci, la chasse, la pêche et… des aventures avec de jeunes indigènes. Bref, une vie assez plaisante, où il assurait son avenir matériel en travaillant du lever au coucher du soleil.
 
 
 
1950
 
 
 
Un matin, Micky reçut une lettre de ses parents, lui enjoignant de rentrer d’urgence en Belgique, – sans autre explication. La mort dans l’âme, la jeune fille prépara ses bagages et fit ses adieux à ses amis. — « Oh ! Jean, tu me manques déjà… » Un dernier baiser sur le quai, la promesse de se donner rapidement des nouvelles et le train démarrait, en direction de Douvres, d’où elle gagnerait Ostende par bateau. Ce retour précipité angoissait la jeune fille « Serait-il arrivé quelque chose aux parents ? Quand pourrai-je revenir à Londres ? » Après le bateau, le train à nouveau. La grisaille, le paysage vert et plat de la campagne flamande ne la dépaysaient pas, – au contraire ; seul la tiraillait son mal-être du moment. Arrivée à destination, son angoisse était à son comble ; de petites crampes lui torturaient l’estomac. Heureusement, à sa descente du train sa crainte se dissipa, ses parents tant aimés l’attendaient sur le quai. La joie de les retrouver tout deux en pleine santé lui fit oublier un moment la tristesse d’avoir quitté Jean et Londres. Les jours suivants, Micky savourait le bien-être du cocon familial. Curieusement, ni Jules, ni Flore ne lui parlaient de la lettre… Après quatre jours, Micky aborda le sujet au dîner.
Flore et Jules lui expliquèrent alors, sans guère de ménagement, qu’ils avaient… arrangé son mariage avec un homme ayant fait fortune en Afrique. Les protestations et arguments de Micky ne servirent à rien, la discussion était close ; ses parents avaient décidé pour elle, Micky ‘devait’ s’incliner. Des sentiments divers se bousculaient dans son cœur ; elle était tour à tour révoltée, bouleversée. Mais son éducation, le respect du à ses parents, la soumission qu’ils lui avaient inculquée – mais aussi l’amour qu’elle leur portait, ne lui permettaient pas de trouver en elle la force de s’opposer à leur décision… Ressentant la détresse de Micky, Jules appela sa fille pour un entretien seul à seule. Quand elle entra dans son bureau, elle n’en crut pas ses yeux, il avait revêtu un tablier de cuisine, un vieux manteau mité et étriqué et un chapeau de paille garni de cerises ; dans la main il tenait un balai. Micky ne put s’empêcher d’éclater de rire devant cet épouvantail. Son père avait un seul remède dans les moments difficiles, l’humour. Il déposa son balai et la prit dans ses bras — « Petite, dans la vie il faut choisir, rire ou faire rire. Moi, je veux que tu ries toute ta vie ». Et de lui décrire tous les avantages de la vie future qu’il souhaitait lui assurer.
 
La rencontre fut organisée de la manière habituelle à l’époque : Micky, fille de bonne famille et Henry, héritier de colons fortunés, furent présentés l’un à l’autre lors d’un dîner dans l’un des restaurants réputés de Courtrai. Durant cette période d’après-guerre, il était fréquent de voir des jeunes filles de noble origine épouser de grosses fortunes afin de redorer un blason sérieusement écorné en ces temps difficiles.
De telles alliances permettaient de maintenir un train de vie en apparence inchangé, d’afficher une aisance de façade. L’heureux « investisseur » lui, y trouvait son avantage au plan social, il se créait une place dans la « société » et tissait ainsi un réseau de relations mondaines et politiques. En outre, dans le monde des affaires, un ‘beau mariage’ posait son homme cela « faisait sérieux ».
 
Micky avait charmé Henry dès leur première rencontre, elle était une très belle jeune fille, grande, brune, gaie, intelligente, volontaire. Elle avait en outre, l’esprit aventureux. Son élégance et sa distinction firent tomber les derniers a priori qu’aurait pu avoir Henry. A la vue de ce dernier, par contre, Micky ne put s’empêcher de le comparer à son bel étudiant londonien. Jean était brun, Henry blond ; Jean avait un humour fin ; Henry maniait la plaisanterie un peu lourde ; Jean avait les yeux bruns ; ceux d’Henry étaient d’un bleu impressionnant ; Jean avait un bel avenir devant lui ; celui d’Henry était tout tracé. Elle finit par leur trouver un point commun cependant, tous deux étaient d’assez petite taille… Mais, avec son air de baroudeur, d’aventurier, Henry ne manquait pas de charme lui non plus. Son regard joyeux, son rire facile, ses cheveux bouclés, son corps sec et félin lui plurent. Elle finit par accepter l’idée que cet homme jeune et riche pourrait lui assurer une vie agréable sur ce continent fascinant, – l’Afrique.
 
Déchirée entre son amour pour Jean et l’obéissance due à ses parents, Micky, en larmes, dut se résoudre à écrire une longue lettre de rupture à Jean. Elle lui criait ses regrets infinis, ses sentiments, sa peur d’un avenir sans lui, si loin… Jean ne lui répondit pas.
 
Un mois plus tard, elle épousa Henry. Celui-ci n’étant guère religieux, sa belle-famille se plia à ses demandes. Seule fut prévue une cérémonie civile, simple et rapide, suivie d’un dîner auquel étaient uniquement conviées les familles. A cette occasion Micky portait un adorable tailleur beige, mettant en valeur sa fine silhouette, sa chevelure était rehaussée d’un chapeau. Les escarpins, assortis au tailleur et au chapeau, avaient un désavantage, placée aux côtés de son nouvel époux, Micky le dépassait de dix centimètres. Les photos de ce jour mémorable ne montrèrent jamais les pieds des jeunes mariés, pour chacune d’elle, Micky ôtait ses chaussures !
 
Après plusieurs semaines de préparatifs, le jeune couple s’embarquait pour l’Afrique. Les adieux furent longs, émouvants, Flore prodigua à sa fille les derniers conseils devant en faire une épouse parfaite… Jules la serra très fort contre lui ; une larme qu’il tentait de dissimuler, glissait doucement sur sa joue. Ses yeux trahissaient l’angoisse et le regret de voir sa fille chérie partir aussi loin. Henry prit alors le bras de Micky pour la conduire vers la passerelle et monter à bord du « Matadi ». Ils quittèrent bientôt le quai pour une traversée de quatorze jours de farniente, de soleil, de fêtes.


Micky, souriait en voyant ses parents s’éloigner. Flore donnait à Jules de petits coups sur le bras. Comme toujours il cachait son émotion et marchait en imitant Charlot. Etait-il possible de rêver d’un voyage de noces plus merveilleux pour une jeune femme ? Micky était certaine du contraire. Après la mer du Nord, toujours grise, le bleu de l’océan s’étendait à perte de vue autour d’eux. Des dauphins entouraient le navire, grappillant les restes de cuisine et les gâteries des passagers. Ils jouaient autour de l’étrave, faisant de grands sauts hors de l’eau dans un ballet majestueux. Henry se montrait aux petits soins pour sa femme. Il la cajolait, heureux de distinguer dans le regard des autres, une lueur d’admiration pour sa jeune épouse. Sur le pont, il lui déclara son amour — « Tu es et resteras la seule femme de ma vie… »
 
Micky était heureuse ; elle se sentait vivre, tout lui souriait. La peur, l’angoisse de l’avenir, la tristesse d’avoir quitté Jean s’estompaient peu à peu. Parfois cependant, le regard glacial d’Henry lui faisait penser au contact froid de l’acier. Ces moments, très brefs, survenaient lorsque Henry avait un peu forcé sur l’apéritif ou le vin. Micky ne s’en inquiétait pas trop. Après tout, un brin de jalousie, c’est assez flatteur pour une femme. Le voyage se poursuivait sans encombre. A la vive satisfaction d’Henry, Micky avait même découvert à la boutique du bord, deux paires de chaussures à talons plats ! A l’approche de l’Afrique, les couchers de soleil resplendissaient de mille couleurs, longtemps encore après que la mer ait englouti ses derniers rayons. Cette féerie était aux yeux de Micky un miracle au charme chaque jour renouvelé ; elle s’installait confortablement sur le pont pour l’admirer. L’arrivée en terre africaine fut des plus agréables, pour la jeune femme, sa belle-famille au complet, rentrée par avion, était là pour l’accueillir. Elle restait impressionnée par son beau-père : l’homme n’était pas grand, mais il émanait de son regard une force tranquille, – impressionnante et rassurante à la fois. Autour de Micky, tout était couleurs et effluves variés. Les femmes, vêtues de pagnes chatoyants, un panier de fruits sur la tête, un enfant sur le dos, un autre à la main, avançaient bien droites dans cette foule, avec une facilité déconcertante et un port de reine. Deux d’entre elles se disputaient âprement ; leurs compagnons, assis à même le sol, une bouteille de bière Simba à la main n’y prêtaient guère attention ; l’incident ne troublait personne. « Cela doit être courant », pensait Micky. Les échoppes regorgeaient de fruits, de légumes, d’épices, de tissus, de poulets, de chèvres, de singes, de perroquets…, dans un brouhaha de marchandages, de musiques et de cris. Devant l’air amusé de sa belle-fille, Armand, lui dit : — « C’est jour de marché : vous aurez tout le temps de le visiter par la suite ».
 
D’un geste, Armand pressa alors les boys de récupérer les bagages. Ils coururent vers les malles, les chargèrent à l’arrière du camion et s’assirent dessus pour ne pas les perdre par les chaos de la route. Le style classique de Margot et son maintien rigide lui donnaient un air certain de sévérité, confirmé par son langage mais démenti par son sourire !
 
Sur le chemin menant à la propriété, Micky eut le loisir de contempler le paysage ; dès la sortie de la ville, la végétation reprenait toute sa vigueur. Soudain, la route s’arrêtait net, comme par enchantement ; une piste de terre, criblée de ‘nids de poule’ prenait le relais, – sans égard pour le fondement délicat d’une jeune personne habituée au confort. Malgré les ‘bleus’ qu’elle prévoyait, Micky était subjuguée par cette nature si verte ; il lui était difficile de croire qu’elle sortait d’une terre aussi sèche. Henry racontait leur traversée et les contacts qu’il avait établis avec d’autres familles de colons européens. Certains passagers avaient pour destination les mines de diamant ; d’autres venaient pour acheter des diamants, du cuivre ou de la malachite ; d’autres encore pour vendre des wax1 fabriqués en Hollande. Il y avait également des fonctionnaires du gouvernement belge, envoyés pour étoffer les cadres de l’administration territoriale. Quelques-uns uns aussi, pour les forces de l’ordre ; d’autres encore, étaient engagés par l’Union Minière.
 
A la fin de la piste, apparût une propriété toute blanche, entourée de hauts murs, coiffés de tessons de bouteilles pour dissuader les voleurs. La grille d’entrée était gardée par une « sentinelle », affalée sur une chaise. A la vue de la voiture, l’homme se leva prestement pour ouvrir les battants et souhaiter la bienvenue à ‘Bwana Henry’ et son épouse. Il s’approchait du véhicule quand un chien, fou de joie, sortit de la propriété et le bouscula. La malheureuse sentinelle perdit l’équilibre et atterrit de tout son long sur le capot. Micky fit son entrée dans les rires des uns et la rage de l’autre

 

(1 Wax : Pièce de coton de couleurs vives teint à la cire et imprimé des deux côtés que les femmes portent comme vêtement. (Pagne). )
 
Margot demanda aux boys d’aider Micky à s’installer et de veiller à ses moindres désirs. La jeune femme était émerveillée, jamais elle n’avait pensé un tel luxe possible. Du balcon de sa chambre, où tout s’harmonisait dans les tons d’un vert très pâle, hormis des tentures blanches ornées de tiges de lierre vert foncé, elle admirait l’immense jardin. Des roses s’y mêlaient à des fleurs parées de couleurs qu’elle n’avait jamais vues et dont les effluves montaient vers elle malgré la chaleur, tout doucement, comme poussés par une brise invisible. Elle quitta la terrasse après avoir admiré les paons qui inlassablement appelaient « Léon, Léon… ! » La chambre s’ouvrait sur une salle de bain d’un goût parfait ; rien n’y avait été laissé au hasard. Elle se fit couler un bain chaud et se laissa voluptueusement envahir par le bien-être et la douceur de vivre. Ce fut le moment choisi par son mari pour entrer dans la chambre. Soudain, il se mit à tempêter, appela le boy en swahili, d’une voix furieuse, le menaça de « la chicotte ». Celui-ci arriva en courant et s’excusa d’avoir oublié de placer les moustiquaires aux fenêtres. A la vue du boy, muni d’une bouteille de whisky et de verres posés sur un plateau Henry se calma. Il marmonna encore fermement d’autres phrases en dialecte. Sans demander son reste, le boy terrorisé quitta la pièce. Micky se montra effrayée d’une telle violence verbale, mais Henry lui rétorqua :
— « Les boys, il n’y a que cela qu’ils comprennent ! » Il lui apporta un verre de whisky ; elle préféra un grand verre d’eau fraîche. N’ayant que deux verres à sa disposition, Henry vida d’un trait le whisky destiné à sa femme et, dans un claquement de langue, prit la carafe d’eau et le remplit. Elle le porta à ses lèvres ; tendrement alors, il lui passa une serviette de bain et l’enlaça. — « Tu verras, Micky chérie, je te ferai une vie de rêve. » L’heure de l’apéritif arriva. Il se prenait traditionnellement sous le patio dans de grands fauteuils à bascule en bambou garnis de coussins moelleux. L’ambiance y était détendue ; on devisait agréablement à propos de la vie en Europe, de la différence des peuples, du paradis qu’était le Congo… Deux jours après son arrivée, Margot estimait Micky suffisamment reposée du voyage ; elle décida d’offrir en son honneur une grande fête pour la présenter aux notables de la région.
 
Son beau-père se fit un devoir de lui apprendre les us et coutumes de son nouveau monde. Il lui expliquait tout, les mots, les gestes, les attitudes à adopter et comment se comporter envers les boys. Armand lui fit également découvrir l’entente cordiale et la solidarité entre les Blancs vivant au Congo. Il n’y avait pas d’invité de couleur. La réception se termina tard dans la nuit. Beaucoup avaient trop bu. — « En Afrique, c’est normal », lui dit-on.
Après le départ des invités, Micky et Henry se couchèrent enfin. Tendrement enlacés, ils se jurèrent de continuer à s’aimer comme des fous et de ne jamais se quitter.
 
Micky était heureuse ; elle s’entendait bien avec sa nouvelle famille. Elle écrivait souvent à ses parents, narrant sa vie sans histoire, son conte de fée avec son prince charmant. « Petit, mais charmant tout de même ». Elle relata également, les réceptions organisées par les Européens : — « Il est impossible de passer un jour sans fête », écrit-elle à sa mère ; « plus incroyable encore, j’ai tous les jours de nouvelles robes ! Malgré toutes mes appréhensions, merci, chers parents de m’avoir contrainte à vivre cette vie de princesse. » Après s’être relue, elle ajouta un post-scriptum à l’attention de Jules « Père, je suis celle qui rit ».
 
Armand était un homme charmant, courageux, tenace ; il était aussi respecté et craint de tous. En outre, c’était un homme juste. Même Henry lui vouait une admiration toute particulière. Margot était une femme de tête ; calculant tout de façon précise, elle tenait la comptabilité et la maison d’une main de maître. Henry ne l’appréciait guère. Les rapports avec la seconde épouse de son père n’étaient pas des meilleurs mais, par respect pour lui, il faisait « comme si ». Margot ne gardait pas sa langue dans sa poche : elle disait les choses comme elle les pensait et ce n’était pas toujours facile à accepter. Même Micky se faisait reprocher de ne pas assez s’occuper des affaires familiales et un peu trop de ses amis, de ses tenues et autres frivolités.

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